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Sans révéler tout le livre, comment décririez-vous ce complexe de la pieuvre auquel vous dédiez un ouvrage entier ?

En partant du titre du livre, « le complexe » est à double sens, car il décrit un fonctionnement complexe… qui génère des complexes ! « La pieuvre » décrit quant à elle la multitude de possibles qui entourent les personnes attirées par la nouveauté et/ou le changement (quasi) permanent. La pieuvre fait penser à l’Homme de Vitruve de Leonard de Vinci, avec ses bras et ses jambes doublés : il se retrouve avec 8 membres, comme le nombre de tentacules de la pieuvre.

Par cette image qui fait donc le titre du livre, je dirais que le complexe de la pieuvre peut être décrit comme une inadéquation des personnes qui ont besoin d’explorer moult activités, projets, métiers ou qui sont tentées de changer de presque tout « tous les autres matins » (cela peut même être l’aménagement du lieu de vie, ou la couleur des cheveux !) ou bien qui vont essayer d’occuper plusieurs activités même temps, avec la société telle qu’elle se présente aujourd’hui. Cela pose forcément des problèmes dans un monde environnant qui ne les comprend pas toujours et même pire, les juge. Cela passe pour de l’instabilité ou de l’insatisfaction existentielle, dans une société qui tend de plus en plus à l’ultra-spécialisation et aux « entonnoirs ».

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En vous lisant, j'ai retenu qu'être pieuvre c'est être généraliste pour remettre du sens dans l'existence. Qu'est-ce que cela veut dire de notre société où la performance et l'excellence verticales (dans un domaine) sont le plus souvent privilégiées et où le zapping/scrolling explose ?

Il est juste de différencier le « zapping/scrolling » de la « pieuvre-attitude » ou de la « multi-appétence », comme je l’ai appelée. D’un côté, il y a un comportement de consommation, d’effet de mode et de paresse intellectuelle (les cases sont faites pour ça). De l’autre, il y a un fonctionnement intrinsèque qui se soucie très peu de la mode et obéit surtout à l’instinct, et de difficulté car il faut réfléchir en dehors des clous désignés. Changer le contenu de son dressing tous les quinze jours ou son téléphone tous les six mois, n’a rien à voir avec le fait de vouloir fréquemment changer d’univers par curiosité et envie de découverte, afin notamment de créer des ponts entre des domaines.

Ensuite, dans une société du remplissage, il est plus facile d’identifier quelqu’un qui a un style ou un profil définis, que quelqu’un qui touche à beaucoup de domaines. Une question qui a l’air assez facile dans la vie de tous les jours « tu fais quoi dans la vie » ou encore « c’est quoi ta passion », tourne à la difficulté pour les personnes qui s’essayent à plusieurs activités, ou n’ont pas de passion mais des attirances prononcées pour plusieurs domaines. La curiosité horizontale, à l’inverse de l’excellence verticale, c’est le risque, l’aventure, le décloisonnement. C’est aussi la justification quasi permanente, car il faut souvent expliquer pourquoi, quoi et comment. Y compris dans le monde de l’art aujourd’hui. Cela ne veut pas dire qu’être horizontal, ce n’est pas pouvoir être excellent. Il faut cesser de croire que l’excellence est la chasse gardée des spécialistes et du mono-style.

Tout ceci semble in fine nous montrer, en France en tout cas, une société paradoxale où l’audace s’en est allée, alors que l’on ne cesse de se revendiquer libre de tout. Le vrai voyage, ce n’est pas appuyer sur un bouton pour commander ses billets sur le net et partir vers des destinations exotiques instagramables, mais c’est faire le tour de toutes ses parties. Et comme cela fait du monde (sic !), cela doit normalement occuper beaucoup de notre temps !


 

De nos jours, il semble enfin essentiel d'appartenir à une case exceptionnelle (neuro divergence, neuro(a)typique etc). Être pieuvre permettrait au contraire d'abattre toutes ces cloisons limitantes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y a des effets de mode : HPI, douance, zèbre, hypersensibilité, etc. Les réseaux sociaux pullulent de forums et de comptes où on est dans un « entre soi » cognitif. Parce qu’il faut que toute chose soit désignée, et que l’on soit soi-même désigné dans un sentiment d’appartenance. Mais désigner toute chose, c’est par nature la cloisonner. De plus, pour en revenir aux cases, notre cerveau recherche toujours l’économie de tâche. Si en plus cette case semble être exceptionnelle aux yeux de tous, alors là, c’est le graal. Or, si nous regardons tout enfant qui évolue dans des conditions que l’on dira équilibrées, il est curieux, ouvert et a une conscience du monde bien plus grande que celle de l’adulte. Puis cette conscience semble se rétrécir sous le joug notamment de l’éducation, au fil des ans. Tout semble fait pour que cette curiosité et cette multiplicité se perdent, pour faciliter la lecture que nous pouvons avoir de cet être en devenir. Alors que par essence, tout Homme naît « multi-quelque chose ». Il est de fait exceptionnel. Nous avons tous des potentiels à plusieurs niveaux, mais tous hélas n’ont pas pu s’exprimer au cours de notre histoire. Alors oui, la pieuvre sort des batailles de clochers. Il n’est plus question d’être « haut ceci » ou « super cela », mais d’être un être qui s’incarne dans cette vie pour exprimer toute sa complexité. La personne pieuvre en est le modèle. Elle a réussi à garder cette conscience de l’enfant. Plutôt que la pointer du doigt en la taxant d’instable, on devrait s’en inspirer.

Il n’est donc plus question d’excellence ou de hauteur, mais de largeur. Car au fond, ce qui nous anime tous, c’est incarner le « qui » nous sommes vraiment dans cette vie, sans avoir à nous justifier ou à nous excuser : en tout Homme pulse une pieuvre, souvent hélas aux tentacules amputés.

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Interview par Nolyne Cerda pour la sortie du Complexe de la Pieuvre - 31 janvier 2025

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